Asymétries de la mobilité internationale : une conversation avec Jean-Baptiste Joire

Jean-Baptiste Joire est un photographe et vidéaste français établi au Sénégal depuis douze ans. Formé en études cinématographiques à l’Université Paris X Nanterre, il développe une pratique artistique documentaire ancrée dans les réalités sociopolitiques de Dakar. Son projet récent, Le Précieux, explore les asymétries de la mobilité internationale. Conscient de sa liberté de circulation en tant qu’Européen, il interroge à travers ses œuvres la violence administrative et la dimension économique du régime des visas imposé aux citoyens africains. Son travail vise à déconstruire les préjugés sur l’immigration et à mettre en lumière les mécanismes de domination qui persistent dans les relations Nord-Sud.

 

  • Bonjour Jean-Baptiste. Alors pour commencer, j'aimerais bien que tu te présentes en quelques mots et que tu m'expliques un peu ton parcours.

 

Je m’appelle Jean-Baptiste Joire. Je suis photographe français. Je suis installé au Sénégal depuis 12 ans. Je fais de la photo et de la vidéo notamment. J’ai une formation en cinéma à l’université Paris X Nanterre. Donc j’alterne entre projets créatifs et commandes institutionnelles à Dakar, mais je faisais ça aussi précédemment en France. Donc j’ai une formation et une passion pour le cinéma, même si l’essentiel de mes projets sont plus dans la vidéo et la photo que dans le cinéma fictionnel par exemple, mais j’ai fait des petits courts-métrages documentaires, expérimentaux, mais pas en fiction.

 

  • Merci beaucoup. Peux-tu nous expliquer comment tu es venu au Sénégal ?

 

Je suis arrivé au Sénégal par les élections présidentielles de 2012 où j’étais parti avec un ami journaliste. On connaissait un peu le contexte pré-élection en 2012 avec Abdoulaye Wade qui se représentait pour un troisième mandat alors que ce n’était en principe pas possible par la Constitution. Donc on était conscient qu’il y avait une situation politique « intéressante » à documenter, parce que le Sénégal était à un tournant à ce moment-là. Nous avions vraiment envie de suivre cette situation de plus près. On a passé 2 mois et demi à Dakar à couvrir les élections. Moi je faisais les photos, lui il écrivait et donc on a fait une multitude de sujets. Ça m’a permis de rencontrer des acteurs culturels à Dakar, de découvrir réellement cette ville, d’expérimenter d’autres manières de voir, de prendre conscience un peu de l’environnement dans lequel j’étais, de voir qu’il y avait des institutions, des musées, des choses assez solides qui existaient à Dakar aussi et qui m’ont beaucoup enrichi. Il y avait aussi cette mobilisation citoyenne très engagée, très motivée. Moi qui avais été engagé politiquement en tant que citoyen en France en 2011, c’est vrai que c’est quelque chose qui résonnait en moi. Je me suis dit que Dakar et plus largement le Sénégal était un espace intéressant où il y avait une forme assez prononcée de liberté d’expression notamment politique. De plus, le Sénégal était riche de cette histoire culturelle et artistique que je découvrais avec enthousiasme. Je sentais qu’il y avait quelque chose de vraiment intéressant à faire artistiquement dans cet espace.

 

  • Et est-ce que quand vous avez imaginé ce voyage vers le Sénégal avec ton ami, vous vous êtes posé des questions par rapport à votre propre mobilité ? Comment vous avez appréhendé cette question ?

 

Moi, je dois très honnêtement avouer que je ne me la suis pas posée à ce moment-là. Je n’avais pas conscience à ce point des difficultés de voyager dans un sens comme dans l’autre. La question migratoire aussi en Europe, elle était moins présente qu’elle ne l’est aujourd’hui dans le débat public. C’est vrai que quand je suis parti la première fois en 2012, ces questions étaient assez loin de mes préoccupations. Clairement, c’est plus tard en m’installant au Sénégal effectivement, en côtoyant les gens autour de moi et en écoutant leurs expériences, que j’ai commencé à comprendre cette problématique.

 

  • Et vous n'avez rencontré aucune difficulté lors de votre voyage ?

 

Non, vraiment pas. Alors ça c’est le bon côté d’avoir un passeport français, hein, pour voyager au Sénégal ! Il n’y avait pas de visa, il n’y avait pas de difficultés particulières, tout était « open bar » quoi. Et même d’ailleurs, enfin sachant que même si on n’était pas estampillé journaliste officiellement, on a pu avoir des accréditations sans problème. Donc non, le Sénégal nous a largement accueillis et tout a été très facile. On a eu vraiment aucune difficulté pour circuler.

 

  • Oui, c'est pour montrer que le mindset d'un Français quand il envisage de se déplacer est relativement fluide...

 

Ah, le Français, il peut se réveiller un matin, il est en short, il va à l’aéroport, il prend son billet en ligne et il part (rires).

 

  • Est-ce que tu as l'impression qu'aujourd'hui c'est toujours le cas ?

 

Pour ce qui est de la mobilité pour un Français, en tout cas un Européen membre de la communauté Schengen, je pense qu’il n’y a pas beaucoup de différence. Je ne vois pas une instauration massive de réciprocité vis-à-vis des ressortissants européens quand bien même il y a une problématique majeure d’obtention des visas dans l’autre sens pour les citoyens du continent africain qui veulent se rendre dans les États membres de la communauté Schengen. Donc à ma connaissance, je ne vois pas pour l’instant de modification majeure de cet état de fait qui relève évidemment de rapports Nord-Sud et de domination d’un côté par rapport à l’autre. La mobilité c’est aussi une forme de pouvoir.
Ce déséquilibre de la mobilité se manifeste de manière très concrète avec des accords commerciaux tels que l’accord de Cotonou (signé en l’an 2000 aujourd’hui dénommé accord de Samoa) entre l’union européenne et les pays de l’ACP. Ce dernier définie un rapport de force nettement à l’avantage de l’union Européenne.
En somme, la zone ouest africaine est inondée avec des produits manufacturés européens (utilisant parfois des matières premières issues du continent africain) qui, bénéficiant de droit de douanes avantageux, provoquent une concurrence déloyale face à des producteurs locaux désarmés.
L’un des exemples symboliques en est le lait en poudre infantile importé, de moins bonne qualité que le lait produit localement, et vendu moins cher dans les supermarchés et boutiques de proximité.
Le message est donc le suivant : prenez nos marchandises et consommez nos produits, mais prière de ne pas venir chez nous briser notre quiétude. Cela peut paraître cynique mais cela illustre ce que je nomme pouvoir via la mobilité. Les marchandises et matières premières peuvent passer mais pas (ou peu et de manière graduée) les êtres humains.

 

  • Et est-ce que tu as l'impression que la perception de l'Africain sur l'Européen et de l’Africain sur l’Europe sont en train de changer ?

 

Pour ce qui est du Sénégal, il y en a un par rapport à 2012, je vois qu’il y a quand même un changement de discours progressif. En tout cas la question du rêve vers l’Europe, j’ai l’impression que même si ça reste toujours très tentant notamment pour les questions financières, je pense que les gens sont en train d’en revenir un peu. Du rêve que l’Europe c’est le paradis et tout ça. Ce qui m’avait beaucoup marqué les premières fois où j’étais au Sénégal, c’était parfois ces commentaires : quand un citoyen sénégalais parlait de son pays, il se comparait toujours à la France ou à l’Europe en disant que les choses ne marchaient pas au Sénégal et qu’en Europe c’était mieux. C’est quelque chose que j’entends beaucoup moins aujourd’hui.

 

  • Ton projet artistique Le Précieux interroge cette déconstruction du migratoire avec des mises en scène quasi religieuses. Peux-tu nous en parler ?

 

En fait, le début du projet c’était lié à une expo qui a eu lieu pendant la Biennale de Dakar pour le Off et le thème de l’exposition c’était « D’où vis-tu ? ». Je me suis posé la question de savoir si quand tu es un citoyen qui réside ,qui est né, qui a grandi ici, quelle est ta capacité de dire « je veux vivre ailleurs ». Au lieu de faire quelque chose de dramatique, moi j’ai voulu partir d’un raisonnement qui partait de l’absurde et de créer des images qui sont un peu provocatrices. Je peux quand même constater qu’autour de moi, tous mes amis notamment dans le domaine artistique et d’autres, des gens qui gagnent leur vie correctement, qui ont des revenus confortables, bien plus que moi d’ailleurs, ne peuvent pas avoir les mêmes opportunités que j’ai pu avoir. Et quand je me suis un petit peu penché sur les procédures administratives, j’ai constaté l’absurdité de certains documents qu’on te demande : un visa de court séjour, c’est 32 pages de documents qu’il faut fournir, avec des documents qui sont complètement « fous », des relevés bancaires de 3 mois où l’on met ta vie à nu. On prend tes empreintes qui vont être envoyées à Interpol. C’est démentiel. C’est comme si tu passais des tests pour savoir si tu n’étais pas un délinquant. C’est un rapport colonial de domination. C’est absurde et ridicule. Mes mises en scène illustrent cela.

 

J’ai exposé une image d’un visage sortant d’un moucharabieh. J’avais mis 29 bougies au sol parce que c’est les 29 États de la communauté Schengen. Cela symbolise l’accumulation des demandes. À côté, j’avais écrit un texte factuel qui montrait cette brutalité et ce rapport parce que c’est du business au final. On prend ton argent, et que ta demande soit acceptée ou pas, on garde l’argent. Le Sénégal est toujours entre la 3ème et 4ème place africaine au nombre de refus par année (environ 70% de refus). Tu n’as même pas un numéro de suivi de ton dossier en ligne. C’est VFS Global, une agence externe aux services diplomatiques, qui gère les demandes (et les refus). Ce système a été mis en place par les membres de la communauté Schengen pour se délester de cette pagaille à gérer. Les employés découvrent la vie privée des gens. Une des personnes que j’ai interviewées me disait : « Je connaissais la personne qui était en face de moi… elle peut voir tout ce que je fais ».

 

  • Comment le public réagit-il à ces œuvres ? Ici, et en Europe ?

 

Il y avait deux types de réactions. Il y avait les Toubabs qui venaient, qui parfois trouvaient ça marrant. Les Africains ne réagissent pas du tout de la même manière. Des personnes venant du Gabon, du Cameroun, ou d’autres pays m’ont raconté leurs histoires qui d’une certaine manière allait au delà même de cette mise en scène. J’ai réalisé que j’étais loin de la réalité de l’espoir que certains mettent dans cette opération de visa. D’un autre côté, je questionnais aussi cette perception que les Européens ont des Africains qui viennent voyager sur leur territoire. J’ai fait une expo en Allemagne au centre culturel Francais de Mayence. Un stagiaire français sur place voit mon œuvre avec le chemin de croix et le drapeau européen au fond (référence à l’œil de Sauron) et il dit : « Ah oui, c’est pour la promotion de l’Union européenne. » Je le regarde, un poil espiègle, et lui dis « Non, c’est tout le contraire. » L’idée c’est d’amener une espèce de dialectique entre les perceptions. Une autre de mes images montre une main noire donnant de l’argent à une main blanche, intitulée Les frais ne sont pas remboursés. Une autre montre un parcours d’obstacles avec un bâtiment colonial bloquant la route, des corbeaux, des gens se dirigeant vers des pirogues faute de visa. Le texte de présentation de la série parle du fantasme de la submersion migratoire. C’est pour ça que c’est très important que ces images soient aussi montrées en Europe.

 

  • Souvent, les diasporas en Europe monopolisent la parole au détriment des réalités des résidents africains qui ne cherchent qu'une mobilité ponctuelle ou même circulaire. Ton travail met en lumière cette distinction.

 

Mon positionnement, il se situe au niveau du fossé en fait. Je considère les gens ici comme des égaux, mais nous ne sommes pas égaux en droit migratoire. Quand tu as un passeport sénégalais, tu es assigné à une zone quelque part. Je n’ai pas plus de qualité que ces gens-là et pourtant leur mobilité est affectée. Ce que je dénonce, c’est cette ignorance de l’Europe sur ce que les Africains traversent juste pour être nos égaux. Tout se passe bien pour obtenir ma carte de résidence au Sénégal. C’est le jour et la nuit entre moi et les gens qui veulent faire le chemin inverse et jouir des opportunités qu’ils méritent. J’ai interviewé un ancien directeur de banque à la retraite à qui on a refusé un visa pour aller assister à un festival de jazz en Europe. Il m’a dit avoir été « traumatisé » par cette violence. Ce rejet est perçu comme une négation de leur dignité et de leur réussite sociale, les assignant à une zone géographique dont ils ne peuvent sortir, malgré leurs moyens et leur statut.

 

  • Tu parles aussi dans ce travail d’une nouvelle forme de « rente coloniale » ou d'économie de l'extraction.

 

On veut bien de vos minerais, on veut bien que vous consommiez nos produits, mais on bloque les êtres humains. C’est un contexte global de domination. Sur les visas, c’est la seule activité consulaire rentable qui rapporte des centaines de millions par an. Pourquoi se priver d’une manne financière ? On a privatisé le service via VFS pour ne plus avoir à gérer l’humain et payer des fonctionnaires. Avant, quand tu allais au consulat, si tu n’étais pas accepté, on te remboursait. Aujourd’hui on ne rembourse plus. C’est une évolution du traitement des gens et de la question du respect.

 

  • Comment tout cela impacte-t-il directement et lourdement le secteur créatif et culturel ?

 

C’est une catastrophe. Des artistes confirmés ratent des dates de concert. Les artistes se préparent ici pour faire un visa court séjour 3 mois à l’avance. La mobilité des artistes est une exigence pour le développement des économies créatives.

 

  • La mobilité intra-africaine pose aussi problème aujourd'hui, il me semble, et est un frein évident au développement de nos économies créatives. Qu’en dirais-tu ?

 

Oui, quand tu es Sénégalais, il faut des visas pour aller dans plein de pays africains et ce n’est pas évident. Un militant associatif que j’ai interviewé, disait que c’est d’abord un truc culturel, le voyage, c’est pour s’accomplir. Les migrations intra-africaines sont inhérentes au continent, mais ces obstacles de frontières et de dossiers administratifs, c’est un héritage colonial.

 

  • Tu parlais tout à l’heure de la réciprocité des visas. Je reste sceptique quant à cette idée, mais tu sembles être favorable à leur mise en place.

 

Je ne pense pas, moi, que ce serait un frein. Les Européens qui veulent venir en Afrique, faire des projets ou autre chose, je ne vois pas en quoi ça les arrêterait de venir. Mais je pense que les gens ici pourraient gagner un petit peu de fierté. Je pense aussi que les Européens comprendraient que ce n’est pas « open bar » non plus. Ça amène juste un petit état de conscience supplémentaire que tout n’est pas donné, et que tu ne peux pas te comporter d’une certaine manière avec autrui, en espérant que lui ne se comporte pas de la même façon avec toi. Fluidifier les mouvements créer de la richesse et des opportunités. Tant que la mobilité est une souffrance, on reste bloqué.

 

  • Si tu avais des recommandations pour les décideurs, quelles seraient-elles ?

 

Aux décideurs des pays africains ? De continuer sur la voie de l’autodétermination, tout simplement, de ne pas lâcher l’affaire. Le continent va progressivement se délester des charges extérieures qui le pénalisent. Avoir plus de partenaires commerciaux issus d’autres zones que l’Europe permet aussi, je l’espère, d’être plus d’égal à égal avec cette partie du monde, et les anciens colons.

 

  • Nous constatons aussi que certains de nos artistes, une fois sur le continent, parfois disparaissent. Quel cadre plus humain peut-on imaginer pour que ces phénomènes ne soient plus craints ?

 

Si les gens « disparaissent », c’est parce qu’ils savent qu’ils ont une chance, ils n’en auront pas une deuxième. Le visa est devenu « le précieux ». Il faut créer des structures où, quand les gens rentrent, ils savent qu’ils ont quelque chose au Sénégal qui les attend. Si le jeune a un projet valorisant au retour, il ne cherchera pas à fuir. Il faut donner du sens au voyage et au retour. Il ne suffit pas de donner des outils et de lâcher les gens dans la nature. Les États africains doivent prendre ça à bras-le-corps aussi car la fuite des cerveaux et des talents, c’est aussi une perte énorme pour le Continent.

 

  • La responsabilité est donc partagée ?

 

Bien sûr, la responsabilité partagée, elle est évidente. Il faut normaliser le voyage. Tant que cela est un parcours du combattant, ça reste un fantasme. Il faut aussi éduquer sur la réalité de l’Europe pour casser le rêve entretenu par la société.

 

  • Pour conclure, ton travail sert aussi à aider à une prise de conscience des gens en Europe ?

 

Oui, le projet c’est aussi pour faire un peu bouger les consciences sur nos privilèges d’Européens et des difficultés, pour beaucoup inconnues, que vivent les personnes de nombreuses parties du monde. C’est presque plus important que ces images soient montrées en Europe. Une Nigériane en Allemagne m’a remercié en me disant : « Merci de dire ça pour nous, parce que ça fait du bien… les gens ici n’ont aucune idée de ce que l’on vit ». Si mon travail peut aider à exprimer ce que les gens ressentent mais n’arrivent pas à dire, alors c’est utile.

 

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