Au-delà de l’échange : une conversation avec Lilian Hipolyte

 

À une époque où les échanges culturels sont souvent réduits à la seule mobilité, cette conversation nous invite à approfondir notre réflexion. À travers le travail et l’expérience de Lilian Hipolyte, cet entretien explore la véritable signification de la collaboration intercontinentale : les différences d’accès, de perspectives et de systèmes façonnent non seulement la manière dont les artistes se déplacent, mais aussi la façon dont ils tissent des liens, créent et pérennisent leur pratique.

 

  • Vous avez fait une transition audacieuse, passant de votre expérience dans le
    design et la stratégie commerciale à la direction d'une institution culturelle
    dynamique à Des Es Salam en Tanzanie. Quelle a été l'étincelle qui vous a
    convaincue de « rentrer chez vous » dans cet espace des arts et de la culture
    ? Comment ce parcours a-t-il façonné votre vision pour Nafasi Art Space mais
    aussi plus globalement du secteur créatif en Afrique de l'Est ?

 

Changer de carrière n’a pas été une envie mais plutôt un besoin pour moi. J’avais précédemment suivi une formation de peintre / sculpteur à l’Université Goldsmiths à Londres avant de faire la transition vers le design. Par conséquent, en tant que praticienne et amoureuse de l’art, j’ai décidé de rejoindre cette institution artistique qui comme le reste des industries créatives, manque de reconnaissance et d’opportunités, alors qu’elle possède un potentiel immense. J’ai eu le sentiment qu’avec mes compétences et les choses que j’avais apprises au cours des dernières années avec l’aide d’une grande organisation, je pouvais aider à apporter un changement. Non seulement je cherche à accroître la reconnaissance des industries créatives mais aussi celles de nos artistes, car ont un talent immense et n’obtiennent que peu de visibilité ou de reconnaissance. Il s’agit de les autonomiser, de présenter leur travail au monde et de leur permettre d’obtenir la reconnaissance qu’ils méritent. Je crois qu’il existe une intersection entre l’art, le design et les affaires qui, si elle est pleinement explorée, peut avoir un impact énorme sur le secteur et les moyens de subsistance pour la Tanzanie mais aussi pour toute l’Afrique. Je travaille à renforcer et à explorer cette intersection comme un avenir potentiel pour le Nafasi Art Space, en ouvrant des portes aux artistes au milieu des affaires, très prisé en Tanzanie contrairement aux filières créatives laissées pour compte. Je souhaiter agir pour essayer de rééquilibrer ces écarts au plan des écarts économiques mais aussi symboliques.

 

  • « Nafasi » signifie à la fois espace et opportunité — deux idées très puissantes. Que signifie cette double signification pour vous personnellement ? Et comment voyez-vous le Nafasi Art Space être à la hauteur de ces idéaux, en particulier pour les artistes émergents et sous-représentés ?

 

L’opportunité et l’espace sont les deux premières choses qui m’ont marquées lorsque j’ai découvert Nafasi. Nafasi m’a donné cette opportunité d’appréhender les difficultés auxquelles l’industrie de l’art est confrontée en Tanzanie et d’apprendre comment faire une différence grâce au soutien de l’organisation. Cela m’a également donnée un espace pour interagir et apprendre à connaître de nombreux artistes, ce qui m’a aidée à identifier ce qu’il fallait pour vraiment avoir un impact dans leur vie. Je vois le Nafasi Art Space être à la hauteur de ces idéaux en offrant de nombreuses opportunités aux artistes dans des filières créatives différentes : des musiciens aux plasticiens, en passant par les cinéastes et même les curateurs. L’opportunité leur est donnée de créer des revenus grâce à l’art. . Voici comment le nom choisi est l’éthos que Nafasi incarne dans l’ensemble de ses programmes et activités. Nafasi offre aux artistes un espace sûr pour se former, créer et représenter leur travail en toute liberté. De plus, ils ont l’opportunité d’utiliser cet espace pour exposer, collaborer et se découvrir, acquérir des connaissances et tisser des liens avec une myriade d’autres contacts à l’international. »

 

  • Vous comprenez l'art non seulement comme une expression esthétique, mais aussi comme un outil de renforcement communautaire, d'autonomisation et même de transformation économique. Comment imaginez-vous le rôle de Nafasi — et des espaces similaires — dans le façonnement d'économies plus durables, résilientes et créatives à travers l'Afrique

 

Je considère Nafasi et les espaces de ce type à travers le continent comme une infrastructure essentielle pour les économies créatives de l’Afrique, et non pas simplement comme des luxes culturels. Pendant trop longtemps, l’art a été perçu comme quelque chose de décoratif ou de secondaire, alors qu’en réalité, il se situe à l’intersection de l’identité, de l’innovation et des moyens de subsistance. Lorsqu’ils sont correctement soutenus, les espaces créatifs deviennent des écosystèmes : ils nourrissent les talents, offrent un accès à des outils et à des réseaux, et ouvrent des voies vers la génération de revenus.

Chez Nafasi, nous sommes déterminés à bâtir une communauté où les artistes ne se contentent pas de créer, mais apprennent également à subvenir à leurs besoins, que ce soit par l’entrepreneuriat, les collaborations ou l’accès aux marchés régionaux et internationaux. Cela modifie le récit autour de l’artiste, qui passe d’un statut perçu comme informel ou périphérique à celui de contributeur professionnel reconnu à l’économie.

À travers l’Afrique, des espaces comme Nafasi peuvent collectivement façonner des économies plus résilientes en ancrant la créativité dans des contextes locaux tout en se connectant aux conversations mondiales. Ils permettent une expérimentation et une narration qui reflètent nos réalités, ce qui influence à son tour des industries comme le tourisme, le design, le cinéma et la technologie. De manière importante, ils créent également des opportunités pour les jeunes en offrant des parcours professionnels alternatifs dans des régions où l’emploi formel peut être limité.

La durabilité, pour moi, signifie aussi l’appropriation. Les espaces créatifs africains doivent investir dans des modèles qui sont enracinés localement, collaboratifs et moins dépendants de la validation externe. En renforçant les réseaux entre les espaces, en soutenant l’élaboration de politiques et en plaidant pour la valeur des arts, nous pouvons contribuer à des économies qui ne sont pas seulement créatives, mais aussi inclusives et autodéterminées.

En fin de compte, le rôle de Nafasi est de maintenir un espace pour les idées, pour les personnes et pour les possibilités et, ce faisant, d’aider à façonner un avenir où la créativité est reconnue comme l’une des ressources les plus puissantes et renouvelables de l’Afrique.

 

  • À travers des initiatives comme la bourse « Feel Free Grant » et des concours d'art centrés sur la jeunesse, Nafasi soutient les jeunes artistes et les créateurs défavorisés. Qu'est-ce qui vous donne de l'espoir lorsque vous voyez des jeunes trouver leur voix grâce à l'art ? Quelles histoires ou transformations vous ont le plus marquée ?

 

Ce qui me donne de l’espoir, c’est d’assister à l’évolution des jeunes à mesure qu’ils commencent à comprendre la valeur de leur propre voix. Celame donne l’espoir que l’art sera de plus en plus reconnu et valorisé, non seulement comme moyen d’expression, mais comme aussi comme une voie viable et respectée. De nombreuses histoires me sont restées en mémoire, et chacune d’elles continue de renforcer cette conviction et nous pousse à nous investir davantage dans le travail que nous accomplissons au quotidien.

L’une des choses les plus puissantes que j’ai vues, ce sont des artistes ayant bénéficié de notre soutien qui créent ensuite des opportunités pour d’autres, en particulier dans des régions qui manquent de financements ou d’accès à des espaces comme Nafasi. Cet effet d’entraînement, où le soutien n’est pas seulement reçu mais transmis, est incroyablement significatif.

Une histoire qui m’a profondément émue provient de la bourse « Feel Free Grant », en particulier de l’initiative « Refixit ». Ce programme est allé bien au-delà pour montrer ce que l’art peut accomplir. Il a offert aux prisonniers la possibilité d’acquérir des compétences artistiques pratiques, ce qui a non seulement soutenu leur développement personnel pendant leur incarcération, mais les a également dotés d’un moyen de générer des revenus et de se réinsérer dans la société après leur libération. Ce genre de transformation témoigne du véritable pouvoir de l’art en tant qu’outil de dignité et de seconde chance.

Une autre histoire qui m’a marquée vient de notre programme « VIA », qui utilise l’art pour enseigner la sécurité routière aux enfants. L’année dernière, les gagnants ont été Buguruni Viziwi, une école pour enfants sourds. Les regarder s’engager, s’exprimer et exceller grâce à l’art a été incroyablement gratifiant. Cela a souligné comment la créativité peut prospérer et générer des choses extraordinaires lorsqu’on lui en donne l’occasion, en particulier dans des espaces où elle a été historiquement négligée. À bien des égards, cela remet également en question l’ensemble du système éducatif tanzanien, où les arts sont souvent sous-évalués.

Ces moments, petits et grands, sont ce qui me donne de l’espoir. Ils montrent que l’art peut sensibiliser, changer les perceptions et briser les cycles où la créativité est rejetée. Plus important encore, ils me rappellent que lorsque les jeunes reçoivent les outils et l’espace, ils ne se contentent pas de trouver leur voix, ils l’utilisent pour transformer leur vie et les communautés qui les entourent.

 

  • Avec des événements comme la « Tukutane Dar Arts Week », vous rassemblez des créateurs, des conservateurs et des gestionnaires culturels de toute l'Afrique et d'ailleurs. Au-delà de l'art et des expositions, quel type d'avenir culturel espérez-vous que ces collaborations puissent contribuer à construire — pour Dar es Salaam, pour l'Afrique de l'Est et pour le continent dans son ensemble ?

 

Avec la « Tukutane Dar Arts Week », l’intention a toujours été d’aller – au-delà de la simple exposition d’art ; il s’agit de tisser des liens, de modifier les récits et de créer une vision partagée pour l’avenir de la culture sur le continent. Ce que j’espère que ces collaborations nourriront, c’est un écosystème culturel plus connecté, plus confiant et autodéfini sur le continent.

Pour Dar es Salaam, je vois un avenir où la ville est fermement positionnée comme un centre culturel, non seulement en Tanzanie, mais à travers l’Afrique et dans le monde. Un lieu où les artistes, les curateurs et les acteurs culturels peuvent se rassembler, échanger des idées et créer des œuvres enracinées localement mais qui résonnent à l’échelle internationale. Ces types de rassemblements contribuent à construire cette visibilité et cette crédibilité, tout en renforçant l’économie créative locale.

Pour l’Afrique de l’Est, j’espère voir une collaboration régionale plus approfondie où les frontières ressemblent moins à des barrières et davantage à des ponts. Il y a tant d’histoires, de talents et de potentiels partagés dans la région, et des plateformes comme « Tukutane » créent des opportunités de cocréation, de tournées et d’échange de connaissances qui peuvent élever l’ensemble de l’écosystème.

Et pour le continent dans son ensemble, j’espère que ces collaborations contribueront à un avenir culturel autodéterminé. Un avenir où les créatifs africains ne se contentent pas de participer aux conversations mondiales, mais les façonnent. Cela signifie construire des réseaux plus solides entre les espaces, investir dans nos propres plateformes et créer des systèmes qui soutiennent les artistes de manière durable, de la production à la présentation jusqu’à l’accès au marché.

En fin de compte, l’avenir que j’envisage est un avenir où la collaboration remplace la concurrence, où la créativité est reconnue comme un moteur clé du développement, et où les espaces culturels africains sont valorisés comme des infrastructures essentielles. « Tukutane » n’est qu’un moment dans ce parcours plus vaste, un espace où les idées se rencontrent, les relations se forment, et où les fondations de cet avenir sont activement construites.

 

  • Avec votre expérience en conception de services, en image de marque et en stratégie commerciale, vous faites le pont entre l'art, le design et l'innovation sociale. Comment cette perspective hybride influence-t-elle la façon dont vous structurez Nafasi, concevez ses programmes et imaginez son rôle dans la société ? En d'autres termes — qu'est-ce que « art + design + stratégie » offre que l'art pur ou les affaires pures seuls ne pourraient pas offrir ?

 

Mon expérience en conception de services, en image de marque et en stratégie commerciale me permet d’aborder Nafasi non seulement comme un espace d’art, mais comme un système — un système qui est conçu avec intention, pour les gens, et avec un impact à long terme à l’esprit. Cela signifie que nous ne nous demandons pas seulement ce que créent les artistes, mais comment ils sont soutenus, qui ils atteignent et quelle valeur est générée à la fois pour l’individu et pour la communauté au sens large.

Dans la structuration de Nafasi, cette perspective hybride nous pousse à penser la programmation au-delà d’événements isolés. Nous concevons des expériences et des parcours, depuis les points d’entrée pour les artistes émergents jusqu’au mentorat, au développement professionnel et à l’accès au marché. Il s’agit de créer un voyage plutôt qu’un moment. La conception de services nous aide à centrer les besoins de notre communauté, l’image de marque nous aide à communiquer notre identité et notre valeur de manière claire, et la stratégie garantit que ce que nous construisons est durable et évolutif.

En ce qui concerne les programmes, cela nous permet d’être à la fois créatifs et intentionnels. Nous pouvons expérimenter artistiquement tout en ancrant notre travail dans un impact mesurable, que ce soit des opportunités économiques pour les artistes, des résultats en matière de changement social ou le développement des publics. Cela nous aide également à bâtir des partenariats intersectoriels, car nous sommes capables de traduire la valeur de l’art dans des langages que les décideurs politiques, les bailleurs de fonds et les acteurs du secteur privé comprennent.

Ce que « art + design + stratégie » offre et que l’art pur ou les affaires pures seuls ne peuvent souvent pas offrir, c’est l’intégration. L’art apporte l’imagination et la pensée critique, le design apporte la structure et les solutions centrées sur l’humain, et la stratégie apporte la direction et la durabilité. Lorsque ces éléments se rejoignent, vous ne créez pas seulement de belles œuvres ou des modèles rentables, vous créez des systèmes qui ont du sens, qui sont résilients et capables d’évoluer.

Pour moi, cette approche repositionne également le rôle de l’art dans la société. Elle le déplace des marges vers un espace où il peut contribuer activement à résoudre des défis, à façonner des récits et à bâtir des économies. C’est le rôle que je vois pour Nafasi, non seulement comme un lieu de création, mais comme une plateforme d’innovation, de connexion et de changement à long terme.

 

  • Nafasi a récemment soutenu des œuvres d'art réalisées par des jeunes abordant des questions telles que les droits de l'homme, la justice sociale, l'identité et la communauté. Lorsque vous regardez une exposition née de ces thèmes, qu'espérez-vous qu'elle apporte au public — en particulier aux jeunes — et à la société dans son ensemble ? Quel rôle pensez-vous que l'art peut jouer dans la guérison, la sensibilisation et le façonnement de nouveaux récits ?

 

L’espoir est que les jeunes publics ne se contentent pas de regarder l’œuvre, mais se sentent vraiment vus et compris. Dans une ville comme Dar es Salaam, où de nombreux jeunes sont à la recherche d’une voix et d’une direction, l’art peut créer un espace pour des conversations honnêtes qui sont souvent difficiles à avoir ailleurs. Il invite à la réflexion, encourageant les gens à se connecter à leurs propres expériences, à remettre en question ce qu’on leur a enseigné, et à imaginer de nouvelles façons de vivre et d’entrer en relation les uns avec les autres.

Pour moi, l’impact va au-delà de la sensibilisation. L’art possède une capacité de guérison discrète mais puissante. Il donne de la visibilité aux émotions, aux histoires et aux luttes qui ont peut-être été cachées ou réduites au silence pendant longtemps. Ce faisant, il valide ces expériences et rappelle aux gens qu’ils ne sont pas seuls. Ce processus consistant à voir, à ressentir et à reconnaître est souvent le point de départ de la guérison.

Au niveau sociétal, ce type de travail contribue à faire évoluer les perspectives. Il remet en question les récits dominants et fait de la place pour l’émergence d’histoires plus inclusives, honnêtes et diversifiées. Au fil du temps, ce changement dans la narration influence la façon dont les communautés se voient et se perçoivent les unes les autres.

En fin de compte, je crois que l’art joue un rôle essentiel dans le façonnement de nouveaux récits qui sont ancrés dans l’empathie, la sensibilisation et la possibilité. Pour les jeunes en particulier, cela peut être un outil puissant non seulement pour exprimer qui ils sont, mais pour réimaginer activement le type de société dont ils veulent faire partie.

 

À propos de Lilian Hipolyte

 

Lilian Hipolyte est une actrice culturelle œuvrant à la croisée de l’art, du design et du développement stratégique. Elle contribue actuellement à la croissance et à la vision de Nafasi Art Space à Dar es Salaam. Forte d’une formation en peinture et en sculpture, et d’une expérience en design et en stratégie d’entreprise, son travail se caractérise par une approche multidisciplinaire qui associe la pratique créative à une vision systémique et à un impact durable. Cette perspective nourrit son engagement à renforcer le rôle des arts en tant que force culturelle et économique. À Nafasi Art Space, elle s’attache à créer des opportunités pour les artistes de toutes disciplines, en soutenant des parcours qui leur permettent non seulement de produire, mais aussi de pérenniser leur activité, de développer leurs réseaux et d’atteindre un public plus large. Son travail est guidé par un objectif clair : combler les lacunes en matière de reconnaissance et de soutien au sein du secteur artistique et contribuer à un écosystème créatif plus inclusif, connecté et résilient en Tanzanie et sur l’ensemble du continent africain.

 

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