Le mythe du « Précieux »:

Quand la frontière administrative devient une frontière culturelle

PRÉAMBULE : LE POINT DE VUE DU SÉNÉGAL

L’inégalité en matière de mobilité mondiale est flagrante lorsqu’on examine les taux de refus de visas Schengen. En 2022, les demandeurs africains ont été confrontés à un taux de rejet de 30 %, soit un dossier sur trois refusé. Ce chiffre est alarmant : il est de 12,5 % supérieur à la moyenne mondiale et dix fois plus élevé que le taux de rejet pour les demandeurs originaires des États-Unis.

Cependant, les moyennes continentales masquent des disparités régionales sévères. L’Afrique de l’Ouest fait figure de véritable « zone rouge » de l’immobilité. Dans cette région, pourtant moteur de production culturelle (musique, mode, littérature), les taux de rejet sont prohibitifs.

L’artiste Jean-Baptiste Joire (Jb Joire) s’empare de ce sujet à travers le prisme de l’intervention artistique, afin de toucher au plus près la question centrale : l’humanité. Dans son projet Le Précieux, qui se décline sous la forme d’une installation audiovisuelle, Jb Joire opère sur la ligne de fracture entre le privilège européen et l’enfermement africain, utilisant l’art critique pour visualiser cette violence bureaucratique.

L’objectif est de donner une voix à ceux qui se voient refuser le droit de circuler, parfois sans raison valable ou compréhensible, provoquant frustration et perte de temps et d’argent. Le Précieux aborde les difficultés rencontrées par ceux qui, depuis l’Afrique, tentent d’obtenir ce document mythique pour entrer en Europe. Ces œuvres démontrent comment une création artistique peut transcender la simple observation pour devenir un outil de conscience politique et proposer des solutions concrètes afin de démanteler ce mur, transformant ainsi le discours sécuritaire en une exigence de justice migratoire.

1. LE DIAGNOSTIC : LE VISA COMME OUTIL DE DOMINATION

Jb Joire, artiste français basé au Sénégal depuis douze ans, occupe une position unique : il voit l’asymétrie. Il circule librement avec son passeport européen, tandis que ses pairs sénégalais sont immobilisés. Dans l’entretien qu’il m’a accordé, il fait ce constat sans appel :
 

« Je considère les gens ici comme des égaux, mais nous ne sommes pas égaux au regard du droit migratoire. […] Il y a un problème majeur pour obtenir des visas dans l’autre sens. La mobilité est aussi une forme de pouvoir. » — Jb Joire

 
Ce déséquilibre de mobilité est illustré de manière frappante par les accords commerciaux tels que l’Accord de Cotonou (signé en 2000, et désormais appelé l’Accord de Samoa) entre l’Union européenne et les pays ACP. Cet accord établit une dynamique de pouvoir clairement en faveur de l’Union européenne.

Par conséquent, la région ouest-africaine est inondée de produits manufacturés européens. Ces produits, parfois fabriqués à partir de matières premières africaines, bénéficient de droits de douane avantageux, créant ainsi une concurrence déloyale et destructrice pour les producteurs locaux, laissés sans défense.

 
A. La criminalisation de l’artiste
Le titre de son œuvre, « Le Précieux », ironise sur la sacralisation du visa Schengen. Pour l’obtenir, l’artiste africain doit subir un rituel d’humiliation. Jb Joire décrit cette procédure qui transforme le créateur en suspect :
 

« On vous demande des relevés bancaires sur trois mois où votre vie est mise à nu. On prend vos empreintes digitales qui sont envoyées à Interpol. C’est délirant. C’est comme si vous passiez des tests pour voir si vous êtes un délinquant. » — Jb Joire

 
En tant que décideurs, nous devons nommer cette réalité : il s’agit d’une violence épistémique. Le système consulaire ne juge pas la qualité artistique ou la pertinence d’un projet culturel ; il juge une « menace migratoire » fantasmée. Il déclasse l’artiste professionnel pour le réduire à un corps indésirable.
 
B. L’opacité comme stratégie
L’artiste dénonce également la nature kafkaïenne de la procédure, gérée par des algorithmes et des sous-traitants privés (VFS, TLS), créant une distance infranchissable:
 

« C’est une loterie… On ne sait jamais pourquoi. »

 
Cette opacité empêche toute structuration de nos secteurs. Comment planifier une tournée ou s’engager dans des projets européens comme Deconfining, si la mobilité de nos acteurs se joue à pile ou face ?

2. ANALYSE ÉCONOMIQUE : UNE RENTE COLONIALE

Le point le plus critique soulevé par cette étude de cas est financier. L’immobilité des Africains génère des profits pour l’Europe. C’est ce que Jb Joire appelle l’économie d’extraction.
 

A. « Les frais ne sont pas remboursés »
L’artiste a créé une image explicite montrant cet échange inéquitable : l’argent part, le visa ne vient pas. Son évaluation économique est d’une lucidité glaçante :
 

« Au final, c’est un business. Ils prennent votre argent, et que votre demande soit acceptée ou non, ils gardent l’argent. […] Pourquoi se priver d’une telle manne financière ? » — Jb Joire

 
Les données présentées à Dakar corroborent ce témoignage : avec des taux de refus avoisinant les 45 % pour l’Afrique de l’Ouest, des millions d’euros (provenant souvent de maigres budgets culturels) sont captés à perte par les consulats européens. Il s’agit d’un transfert de richesse inversé, du Sud vers le Nord.
 
B. Le paradoxe de la « fuite des cerveaux »
L’Europe justifie sa fermeture par la crainte que les artistes ne reviennent pas. Pourtant, Jb Joire démontre le contraire : c’est la fermeture qui crée l’exil définitif.
 

« Si les gens « disparaissent », c’est parce qu’ils savent qu’ils ont une chance et qu’ils n’en auront pas de deuxième. […] Nous devons donner un sens au voyage et au retour. »

 
En empêchant une circulation fluide (l’aller-retour), le système Schengen oblige l’artiste à choisir entre rester enfermé ou partir pour toujours. La politique actuelle fabrique le problème même qu’elle prétend combattre.

3. RECOMMANDATIONS : POUR UNE JUSTICE DE LA MOBILITÉ

Le travail de Jb Joire et la réalité de notre événement « Beyond Horizon », tenu à Dakar le 18 avril 2025, visent à renforcer un réseau dynamique d’acteurs engagés pour le décloisonnement des politiques culturelles en Afrique et en Europe. Pour garantir une coopération juste, nous sommes obligés d’agir. Voici les trois axes de réparation que je propose au nom des acteurs culturels réunis à Dakar :
 

AXE 1 : La présomption de légitimité (Fast-Track)
Nous devons inverser la charge de la preuve.

 

  • Action : Tout artiste ou professionnel impliqué dans un projet financé par l'UE (tel que Deconfining) doit bénéficier d'un visa facilité.
  • L'invitation officielle et le financement européen doivent servir de garantie de fiabilité.
  • Objectif : Sortir de la logique du « délinquant » décrite par Joire pour revenir à celle du « partenaire ».

 

AXE 2 : Justice économique (Fonds de mobilité)
Il est immoral que les frais de visas refusés servent à renflouer les caisses des États européens.

 

  • Action proposée : Création d'un mécanisme de compensation. Les frais engagés par les acteurs culturels pour les visas refusés doivent être remboursés, comme cela se faisait auparavant.
  • Objectif : Mettre fin à l'extraction financière dénoncée par l'œuvre « Fees Are Not Refunded ».

 

AXE 3 : Transparence radicale
L’opacité nourrit le ressentiment et affaiblit le « Soft Power » européen.

 

  • Action : Obligation de motiver réellement et individuellement chaque refus notifié à un professionnel de la culture, conformément au Code des visas.
  • Objectif : Restaurer la dignité du demandeur, comme l'exige Jb Joire : « C'est une question de respect. »

 

CONCLUSION

« Le Précieux » n’est pas une fiction artistique. C’est le documentaire de notre quotidien. En tant que partenaire de l’Europe, je pose la question : voulons-nous une coopération de façade ou un véritable partenariat ?
Tant que le visa restera cet objet de pouvoir arbitraire, tant que nous traiterons les artistes comme des risques et non comme des atouts, nous ne pourrons prétendre « déconfiner » les esprits. Il est temps d’ouvrir les frontières à l’intelligence.

 

Nous sommes impatients d'entrer en contact avec vous !

Parlons de déconfinement: hello@deconfining.eu